modular analogCa fait bien longtemps maintenant que je lis des tonnes d'avis sur les forum, que ce soit sur les sites spécialisés, les réseaux sociaux, etc... et que je vois cette mode du "vintage". Je vois sur eBay que les prix atteignent les limites de l'indécence concernant ses vieux synthétiseurs "true analog". Et je lis les commentaires hallucinants sur la soit-disant fabuleuse puissance sonore, le grain inimitable et autres superlatifs dithyrambiques sur les fabuleuses capacités sonores des synthétiseurs analogiques...

Bien bien bien... Voici mon avis tout à fait personnel sur la question (et donc ce n'est pas à prendre comme une règle sacrée, juste un point de vue), car je pense qu'on touche des sommets en terme de bêtises et d'abrutissements !

Ceux qui auront déjà lu le contenu de mon site savent que j'ai possédé pendant près d'une décénie un Roland Jupiter-8, Yamaha CS-15, etc... Mais j'ai également pu approcher bien d'autres synthés analogiques que d'autres amis possédaient, comme par exemple des Roland Juno-106, ou Korg PolySix, et d'autres synthétiseurs de la même époque.


Je me souviens que j'adorais les sons de basses, de nappes qu'on pouvait créer sur ce type de synthés. Ainsi que les pads bien chauds et autres effets spéciaux. Quand les DX-7 sont arrivés, et les autres synthétiseurs numériques (Roland D-50, Korg M1, ...) j'ai vite réalisé qu'on perdait une certaine "chaleur" dans le son, mais en contre-partie la palette de création sonore était infiniment plus large (bien que j'ai toujours trouvé la qualité sonore des DX très médiocre ainsi que leur synthèse qui à mon sens est uniquement destinée à un travail mathématique sur papier). Néanmoins on pouvait créer des sons totalement nouveaux, des sons métalliques, des "voices/choirs", des effets d'ambiance comme des vents cosmiques, des sons d'une richesse harmonique terriblement supérieure à ce que pouvait par exemple faire un Jupiter-8.

D'ailleurs, je ne suis absolument pas surpris que tous les groupes cultes qui ont longuement travaillé sur des synthétiseurs analogiques (Kraftwerk, Klaus Schultz, Gary Numan, ...) ne regrettent pas un seul instant de travailler avec ces machines, et sont même plutôt ravis des possibilités qu'offrait le digital quand cette technologie a commencé à se répandre. Et pour ceux que ça peut intéresser, aller visiter la composition de l'équipement du groupe Kraftwerk (cliquez sur ce lien) ,vous verrez que peu à peu le digital (hardware mais aussi surtout software) à remplacé les vieux analogiques, et même aujourd'hui ils préfèrent visiblement utiliser des Vsti ou Reason tournant sur des laptops. Ils expliquent eux-mêmes le bienfait de ces technologies dans diverses interviews, mieux que je ne pourrais le faire.
Quand j'ai entendu les sons qui provenaient du Korg M1, Kawai K4r ou encore du Roland D-50 et qui étaient tellement plus riches et complexes que mes habituels sons issus d'ondes cycliques en dents-de-scie ou rectangulaires variables, j'ai rapidement réalisé le potentiel qu'offrait les technologies basées sur les échantillons PCM couplés à des filtres...
C'est d'ailleurs cette possibilité de pouvoir utiliser des "oscillateurs" générant des formes d'ondes complexes qui m'a poussé à me diriger par la suite vers la technologie du sampling.

korg M1L'erreur est qu'à un moment, les gens, qui par nature veulent tout et son contraire, ont voulu à partir de synthés digitaux recréer des sons analogiques. Et là, ils se sont aperçu que le résultat était beaucoup plus lisse, plus froid que ce que généraient les anciens synthés analogiques. Et ils en ont tiré cette conclusion aussi rapide qu'idiote : le digital c'est vraiment pas si terrible que ça ! C'est un peu comme si on reprochait à un piano de sonner comme ... un piano plutôt qu'une harpe.
Le digital n'avait pas pour but de remplacer l'analogique, mais de proposer un autre moyen de produire et composer une architecture sonore. Bien entendu on peut également tenter de faire sonner un synthé digital comme un synthé analogique, et j'utilise par exemple un son du Korg M1 qui ressemble à 99% au lead produit par un Yamaha CS-80 et utilisé par Vangélis sur la BOF de "Blade Runner".... Pourtant ce son, est issu d'un moteur digital à 100%

Mais alors, d'où vient ce raz-de-marrée "Vintage" qui semble revenir en force depuis 10 ans ?
En fait, il faut se pencher sur la musique de clubs/discothèques, la musique de "DJ" pour comprendre un peu mieux. Cette musique qui se veut assez minimaliste (primitive diront certains) a une codification très rigoureuse dans l'utilisation des sons. Par exemple, les sons de batterie sont presque tous issus de la célèbre boite à rythme Roland TR808. De plus, pour pouvoir modifier les sons en temps réel (enveloppe de filtre, fréquence de coupure, ...) les DJ utilisent des machines avec beaucoup de boutons de réglages qui permettent de modifier le son très facilement en temps réel, sans devoir passer par des écrans LCD affichant des menus, des sous-menus, ...
Plusieurs générations ont donc grandi avec cet effet de mode engendré par ce courant musical, et les fabricants ont vite compris (vers la fin des années 90) qu'il était temps de réintégrer dans leurs machines des boutons de contrôle plutôt que des menus sur un petit afficheur LCD. Les synthés tels les Roland JX-305, JP8000, etc... montrent la volonté d'un retour à des réglages simples et rapides pour modifier le son en temps réel.... Si ce n'est que ces synthétiseurs n'en demeurent pas moins des synthés digitaux !!

A partir de là, c'est opposé les clans des "anciens" qui avaient connu l'époque de gloire des synthés analogiques modulaires comme les Moog, les ARP, etc... et les synthés digitaux qui, certes, possèdent beaucoup de réglages sur leur pupitre de commande, mais dont le son est généré par un programme informatique qui tourne sur un processeur (ou DSP). Il y a donc eu un début de guerre de "puriste" qui expliquait que rien ne pourrait égaler le grain du Moog ou les caractéristiques si particulières du filtre du Prophet V.
Les constructeurs se sont alors penchés sur la question de la modélisation, qui consiste à reproduire artificiellement (à l'aide d'algorithmes complexes) les caractéristiques d'un signal analogique. La puissance des DSP permettant d'obtenir des polyphonies élevées, tout en ayant un coût de fabrication très faible puisque le hardware embarqué se résume à 3 ou 4 circuits intégrés.... Loin des dizaines (ou centaines) de circuits analogiques qui inondaient les cartes-mères des vieux synthés analogiques.
Néanmoins, malgré des modélisations parfois très réussies (Yamaha AN1X, Korg MS2000, ...) les puristes ont continué à prôner que rien ne peut battre l'original, ni même à arriver ne fut-ce qu'au même niveau. Et là on rentre dans des débats techniques à n'en plus finir, avec des photos d'écran d'oscillateurs pour montrer ou démontrer ceci/cela...

yamaha dx7Mais en fin de compte... Pourquoi vouloir à tout prix utiliser ce que la technologie offre actuellement de mieux pour imiter des synthétiseurs d'il y a 40 ans ? Et c'est finalement toute la question qu'on peut se poser, car à vrai dire, dans un mix, dans une chanson classique, les 2% de différences entre un "vrai" analogique et un son similaire généré par le digital, est absolument indécelable pour une oreille humaine... Peut-être pas pour un appareil de mesure acoustique sophistiqué... Mais pour une oreille humaine....
D'ailleurs, personne ne trouve étrange d'écouter des musiques 100% issues de synthétiseurs analogiques comme Oxygène de Jean-Michel Jarre sous forme d'un fichier mp3 qui finalement est un fichier binaire restitué grâce à un convertisseur digital/analog...

Finalement en poussant le raisonnement, on se rend compte que le marché du puriste (tout comme dans le milieu des vins, des voitures, ...) génère pas mal d'argent... Et certains se lancent dans l'aventure de concevoir de nouveaux synthétiseurs fabriqués comme ceux de 1975, avec des éléments électroniques passifs (diodes, résistances, condensateurs, transistors, ...). Mais finalement quel est le potentiel de création sonore de ces "nouveaux" synthétiseurs ? Refaire des sons comme en 1975 ? Refaire pour la millième fois des basses comme on pouvait le faire en 1977 ? Et avoir la conscience tranquille de pouvoir créer ses sons à l'aide d'instruments actuels, étant conçus comme ceux de 1975 ?
Qui voudrait encore rouler dans les voitures classiques de 1975 ? Ou regarder les programmes télévisés sur des télévisions de 1975 (15 chaînes, son monophonique, 140W de consommation) ?

korg ms2000En fait, il ne faut pas trop chercher des raisons logiques dans tout ça... Finalement c'est un domaine où la passion l'emporte sur tous les autres critères de logiques... C'est pour cela que je ne participe jamais à ces débats... Car la logique même du débat n'a pas de sens, puisqu'il est question de passion ou de goût.

Pour ma part je voudrais conclure en exprimant mon admiration envers les synthétiseurs à modélisation, qui permettent également de lire des wavetable, des formes d'ondes échantillonnées, ou bien de produire des formes d'ondes cycliques simulant celles issues d'un synthétiseur analogique. Ces différents types de synthèses permettent de générer des sons aussi bien complexes, voire reproduire des bruits existants (sample player), tout comme créer des sons tantôt purement digitaux ou des sons à 90% analogique... Mais franchement les 10% d'imprécision ne changeront rien à la qualité (ou à la médiocrité) des compositions musicales... Après tout on a fait des Oeuvres majeures à base de Fairlight CMI IIx qui était un sampler 8bits avec une mémoire plus que limitée...

Le frein le plus important dans la création est l'aveuglement qui génère frustrations et contraintes... Et pour atteindre l'aveuglement, le fanatisme est le moyen le plus court et le plus rapide de tous !